Rebelle (2012) : mater la rousse

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Rebelle (2012) : mater la rousse

Message  DeProfundisMorpionibus le Mar 27 Nov - 10:32

Parce qu’il est centré sur le personnage d’une fille forte qui n’aspire pas à la vie de princesse à laquelle on veut la soumettre, le dernier film de Disney/Pixar a pu passer pour féministe aux yeux de certain-e-s critiques. Le magazine Elle le qualifie ainsi de « conte de fées moderne et féministe »[1], et Télérama va dans le même sens en se réjouissant de voir Disney persévérer dans la « veine capillaire » inaugurée par « l’insolente Raiponce »[2] (j’ai personnellement du mal à voir comment on peut qualifier Raiponce d’« insolente » mais passons… Cf. sur ce site l’article consacré à ce film).

C’est vrai qu’il y avait a priori de bonnes raisons de se réjouir. En effet, Rebelle est le premier long métrage de Pixar à avoir un personnage féminin pour protagoniste (il était temps, après 12 longs métrages et 26 ans d’activité… Mieux vaut tard que jamais comme on dit). A quoi s’ajoute que ce film est en plus le premier long métrage du studio dont la réalisation est confiée à une femme (Brenda Chapman). Du moins pour un moment, car après avoir travaillé 6 ans sur le projet, elle est finalement congédiée par Pixar en 2010 suite à des « désaccords artistiques » et remplacée par un homme, Mark Andrews[3]. Peut-être que ce n’est pas là juste une anecdote, mais bien le signe qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de l’animation. Cette reprise en main phallocratique du projet de Brenda Chapman était en tout cas de très mauvais augure, et les doutes n’ont malheureusement fait que se confirmer lors de la sortie du film.

Car effectivement, percevoir Rebelle comme un film féministe (comme le font, entre autres, Elle et Télérama) ne me semble possible qu’au prix d’une sérieuse déformation de l’histoire qui nous est contée. Si Mérida, l’héroïne du film, est bien au début une fille forte qui refuse d’adopter le rôle que lui assigne le patriarcat, la rébellion est néanmoins de courte durée. Loin de montrer cette volonté d’émancipation comme quelque chose de positif, le film s’acharne au contraire dans toute sa deuxième partie à mettre en garde l’héroïne contre les dangers qu’elle encoure à vouloir ainsi se libérer. « Faites attention jeunes spectatrices, réfléchissez bien à deux fois avant de vouloir vous émanciper, car il pourrait en résulter plus de mal que de bien ! ». J’ai ainsi du mal à voir comment on peut qualifier de « féministe » un film qui montre aux filles les conséquences désastreuses que peut avoir la volonté de s’émanciper du carcan patriarcal. Moi j’appelle plutôt ça de l’antiféminisme…
Mérida, l’anti-princesse

Et pourtant, tout cela commençait plutôt bien. Mérida est la fille du roi Fergus et de la reine Elinor. En tant que princesse, on attend d’elle qu’elle soit un modèle de féminité. Ou plus exactement, sa mère attend d’elle qu’elle corresponde aux normes de féminité. Le film multiplie ainsi les scènes où Elinor réprime la spontanéité et les désirs de sa fille en l’assommant de recommandations : « Une princesse ne s’esclaffe pas. Elle ne s’empiffre pas, se lève tôt, est compatissante, patiente, prudente, propre. Et par-dessus tout, une princesse s’efforce d’atteindre la perfection ». On voit ainsi la mère imposer à Mérida des cours de diction, d’histoire ou de musique, alors que notre héroïne ne rêve que d’une chose : aller galoper dans la nature sur le dos de son cheval Angus, escalader des falaises, et tirer à l’arc. Alors que sa mère cherche à l’enfermer à l’intérieur de l’espace domestique et à la soumettre à une discipline sévère, Mérida rêve de parcourir le monde et d’accomplir des prouesses. En résumé, alors que sa mère veut en faire une femme (avec toutes les contraintes que cela suppose sous le patriarcat), Mérida aspire au contraire à une « vie d’homme ».

Le film se livre ainsi dans toutes ces scènes à une critique assez jubilatoire de la figure de la princesse, récurrente chez Disney de Blanche-Neige à Raiponce, en identifiant très justement ce qui est peut-être le centre névralgique de cette figure sacrée : l’injonction au mariage. En effet, une princesse Disney se doit de finir dans les bras d’un homme. Les seules héroïnes qui échappent à cette condition sont significativement des femmes qui ne portent pas le nom de « princesses » : Pocahontas et Mulan. Au passage, cela n’empêche pas non plus ces dernières de finir dans une relation de dépendance affective envers un personnage masculin. Si Pocahontas sacrifie son histoire d’amour avec John Smith pour devenir la cheffe de son peuple, c’est uniquement par sens du devoir et à contre cœur, sa nature profonde la poussant au contraire vers son phallus adoré. Et de la même manière, la fin de Mulan tend nettement vers la formation du couple hétérosexuel unissant l’héroïne à Shang (dont elle est secrètement amoureuse depuis leur rencontre au camp d’entraînement). Si les héroïnes Disney qui ne sont pas des princesses ont ainsi le droit d’échapper au mariage, la relation hétérosexuelle reste tout de même pour elles un incontournable.

C’est à cette toute tradition que Mérida veut s’opposer. Elle est une princesse, mais en refuse la condition, en particulier le mariage et le prince qui va avec. C’est lorsqu’il s’attaque à ce sujet que le film donne lieu à ses meilleures scènes. Lors des préparatifs pour accueillir les prétendants, on voit ainsi Elinor imposer à sa fille une tenue contraignant ses mouvements et cachant sa volumineuse chevelure.



Mérida fait quelques efforts. Pour faire plaisir à sa mère, elle supporte ces violences faites à son corps (même si, symboliquement, elle tient à laisser dépasser une mèche de cheveux de sa camisole). Elle supporte aussi la cérémonie de présentation de ses trois prétendants. Mais lorsque ceux-ci concourent pitoyablement au tir à l’arc pour savoir qui remportera la main de la princesse, elle laisse éclater sa colère. Interrompant le bon déroulement de la cérémonie, elle se présente comme « première née du clan Dun Broch », et en ce sens légitimée à concourir contre ses prétendants pour gagner… sa propre main. Le film met ainsi clairement en évidence la dépossession dont Mérida est la victime : celle-ci ne jouit même pas de la liberté la plus élémentaire, puisque même sa propre personne ne lui appartient pas. Elle doit combattre pour gagner sa liberté, pour pouvoir disposer d’elle-même comme elle le souhaite. Mérida refuse sa condition de femme sous le patriarcat, qui la condamne à être toujours la propriété d’un homme (le père puis le mari). Elle se révolte donc, et avec la manière ! En effet, après avoir libéré ses cheveux et déchiré sa robe trop serrée qui l’empêchait de bander son arc, elle décoche sans sourciller trois flèches dans le mille, en finissant par transpercer la flèche de celui qui pensait avoir gagné sa main grâce à un tir si puissant que la cible est littéralement pénétrée par la flèche de l’héroïne. Difficile de revendiquer plus clairement l’accès aux privilèges masculins…



Ce tableau de l’oppression subie par les femmes sous le patriarcat serait ainsi tout à fait intéressant et louable si la mère n’était pas montrée comme la persécutrice quasi-exclusive de sa fille. L’acharnement avec lequel le film fait en effet reposer sur les seules épaules de la mère la responsabilité du malheur de Mérida est assez étonnant au premier abord. Pourquoi faire ainsi d’un personnage féminin l’incarnation de l’oppression patriarcale ? On retrouve ici à mon avis une logique à l’œuvre dans bon nombre de Disney d’après la seconde vague féministe, et dont La petite sirène est le premier exemple. Dans ces films, les héroïnes sont posées comme les victimes d’un système patriarcal restreignant leur liberté, mais les pères sont quant à eux toujours innocentés en étant présentés comme des patriarches bienveillants, mus uniquement par l’amour et ne voulant que le bien de leur fille (cf. l’article sur les pères et mères chez Disney). Un système de domination sans dominants, voilà qui laisse quelque peu dubitatif…

Or, dans Rebelle, cette logique mystificatrice est encore plus perverse puisque, non seulement le père est totalement blanchi de toute responsabilité dans l’oppression de sa fille, mais c’est en plus la mère qui apparaît comme l’incarnation diabolique du patriarcat dont Mérida veut s’émanciper. Alors qu’Elinor passe son temps à la réprimander, le père ne souhaite au contraire que son épanouissement. Un exemple parmi tant d’autres est la scène du dîner où Mérida arrive en posant son arc sur la table. La mère : « Mérida, une princesse ne pose pas ses armes sur la table (…). Une princesse ne devrait même pas avoir d’arme ». Le père : « Laisse-la vivre. Princesse ou pas, il est essentiel de savoir se battre ».

Par ce dispositif, le film fait porter tout le chapeau de la domination masculine aux femmes. Les hommes n’ont pas grand-chose à voir là-dedans, ce sont juste de joyeux gaillards qui aiment bien se bagarrer entre eux. Il importe à mon avis de bien mesurer à quel point le discours du film est sur ce point proprement scandaleux. Les hommes n’ont rien à voir avec le patriarcat, le seul problème ce sont les femmes. Exactement comme si on soutenait que les noirs étaient les responsables du racisme. On peut essayer d’imaginer comment serait reçu par exemple un film qui nous raconterait l’histoire de l’esclavage comme un problème de noirs qui s’exploiteraient entre eux, avec à côté quelques blancs qui sont juste là, entre blancs, sans faire de mal à personne…

Papa cool Et maman persécutrice
Les dangers de l’émancipation

Cette introduction (qui dure à peu près un tiers du film) nous place résolument du côté de l’héroïne. Difficile en effet de ne pas être révolté-e par le traitement qui lui est infligé et de ne pas souhaiter qu’elle se libère définitivement du carcan patriarcal qui l’empêche de s’épanouir. Sauf que le film prend ensuite une tout autre direction : au lieu d’encourager Mérida sur la voie de son émancipation, il la punit au contraire pour son « égoïsme ». Le véritable discours du film commence ainsi à se mettre en place. Loin de dresser un portrait positif d’une jeune héroïne féministe, il semble au contraire nous mettre en garde contre les excès des féministes. A trop vouloir leur bonheur personnel, celles-ci feraient preuve d’égoïsme, ne voyant pas tout le mal qu’elles peuvent faire à autrui…

L’avertissement avait déjà été donné par la reine. Lorsque Mérida affirme au début qu’elle veut être libre, sa mère rétorque : « Mais es-tu prête à payer le prix de cette liberté ? ». Parce qu’évidemment, cette liberté à un prix, et pas des moindres. On ne s’émancipe pas impunément chez Disney/Pixar…

C’est tout le sens de la légende qu’Elinor raconte à Mérida lorsque celle-ci refuse de se marier : « Il était une fois un ancien royaume dont le nom a été oublié depuis longtemps. Il était dirigé par un roi sage et juste qui était aimé de tous. Quand il est devenu vieux, il a divisé son royaume entre ses quatre fils afin qu’ils soient les piliers sur lesquels reposerait sa terre. Mais l’ainé des princes voulait gouverner seul. Il n’en a fait qu’à sa tête et le royaume a sombré dans la guerre, le chaos et la destruction ». En racontant cette histoire à sa fille, Elinor essaie ainsi de lui faire voir où va la mener son égoïsme de féministe : rien moins qu’au chaos et à la destruction ! Mérida se moque gentiment de la leçon de sa mère, qui lui rétorque immédiatement : « Les légendes sont des leçons, elles nous montrent la vérité ». La suite du film lui donnera amplement raison, puisque la tentative d’émancipation de Mérida mènera effectivement le royaume vers le chaos. La fille aurait mieux fait d’écouter sa mère, et elle le reconnaîtra d’ailleurs explicitement à la fin du film, en reprenant à son compte ce discours face à son père et aux prétendants : « Cette légende est vraie. Je sais qu’une attitude égoïste peut changer le destin d’un royaume. Les légendes sont des leçons. Elles nous montrent la vérité ». Sans sourciller, le film désigne donc la volonté d’émancipation de Mérida comme quelque chose de fondamentalement égoïste, et possiblement source de chaos et de destruction.
Recoudre par le fil et l’aiguille les liens qui ont été brisés par l’épée

Lors de la violente dispute qui suit l’épreuve de tir à l’arc, Mérida fend de rage la tapisserie que sa mère était en train de confectionner, et qui représentait la famille au complet. Par ce geste, elle signifie à sa mère qu’elle préfère rompre le lien qui les unit plutôt que de renoncer à son émancipation. Mais la portée symbolique de cet acte ne s’arrête pas là : Mérida vient de briser par l’épée ce que le film pose, ainsi qu’on le verra plus loin, comme le fondement de la civilisation et de l’humanité : la famille nucléaire. En effet, la tapisserie ne représente pas seulement Mérida et sa mère, mais aussi son père et ses trois petits frères. Même si c’est dans la relation mère/fille que ce cristallise le conflit, l’enjeu est en fait plus important : c’est cette institution sacrée qu’est la famille qui est ici en danger.



La métaphore de la tapisserie sera filée tout au long du film. Après s’être brouillée avec sa mère, Mérida s’enfuit à cheval dans la forêt. Des feux follets l’attirent alors vers la cabane d’une sorcière. L’héroïne lui explique son souhait en ces mots : « Je veux un sort qui changera ma mère, ce qui changera mon destin ». C’est en cela que réside l’« égoïsme » de Mérida : elle préfère changer sa mère plutôt que de changer elle-même. La sorcière exauce ses vœux en lui confectionnant un gâteau que l’héroïne fait manger à sa mère. A partir de là, Elinor se transforme effectivement, mais pas vraiment dans le sens où l’attendait Mérida, puisqu’elle se métamorphose en une immense ourse. Déconcertée, Mérida retournera à la maison de la sorcière pour savoir comment annuler le sort. Le seul indice qu’elle parvient à obtenir réside dans une formule énigmatique : « Le destin peut être changé. Regarde à l’intérieur de toi. Retisse les liens déchirés par l’orgueil ». Mérida finira par en comprendre le sens : il lui faut recoudre la tapisserie qu’elle avait déchirée « par orgueil », c’est-à-dire renouer les liens qu’ELLE a brisés. Ainsi, le film désigne Mérida comme la responsable principale de la rupture. Et c’est par conséquent elle qui devra faire le plus gros des efforts en dépassant son égoïsme pour changer dans le sens souhaité par sa mère (même si cela signifie son renoncement à s’émanciper du carcan patriarcal). Celle qui doit changer ici, ce n’est donc pas celle qui opprime, mais celle qui est opprimée.

La formule précise d’ailleurs un peu plus le péché dont le film accuse Mérida : « Retisse les liens déchirés par l’orgueil ». Vouloir échapper à la condition de femme soumise à laquelle on veut l’assigner relèverait donc de l’orgueil de la part de l’héroïne ? Les féministes ne seraient donc pas seulement des femmes « égoïstes », mais aussi profondément « orgueilleuses »…

Enfin, la manière par laquelle Mérida peut annuler le sortilège est aussi lourde de sens. Pour que tout retourne dans l’ordre et que tout le monde soit heureux, Mérida doit en effet recoudre par le fil et l’aiguille ce qu’elle a fendu par l’épée. Difficile d’être plus clair : son aspiration aux privilèges masculins (symbolisés par l’épée) est la source des malheurs qui frappent sa famille, elle doit donc revenir à sa place de femme (symbolisée par le fil et l’aiguille) pour y mettre fin.

Conserver son humanité ou sombrer dans la bestialité

En voulant changer sa mère, Mérida l’a donc transformée en ourse. Or ce détail est loin d’être insignifiant. Comme on l’a vu, l’enjeu du conflit entre la mère et la fille est que chacune veut essayer de changer l’autre. Elinor veut changer Mérida pour qu’elle devienne une reine comme elle et prenne sa succession, et Mérida veut changer sa mère pour qu’elle comprenne et accepte ses revendications féministes. Chez la sorcière, l’héroïne cherche donc un sort qui lui permettrait de rendre sa mère plus compréhensive, un sort qui lui ferait adopter les idées de sa fille. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la transformation de la mère en ourse : Mérida veut que sa mère devienne comme elle ? Et bien soit, elle deviendra un animal. Sous-entendu : les femmes qui refusent de correspondre aux normes de féminité sont des sortes d’ourses mal léchées qui ne savent pas se tenir (le cliché de la féministe qui rote et pète au lit n’est pas loin…).

Il faut mettre cela en rapport avec, d’un côté, les scènes du début où Elinor explique à sa fille comment il faut se comporter lorsque l’on est une femme (en ne s’empiffrant pas à table par exemple), et d’un autre côté, les scènes où Elinor transformée en ourse tente en vain de maintenir ces règles de savoir-vivre lorsqu’elle prépare le petit déjeuner pour sa fille dans la forêt. D’ailleurs, dans la scène qui suit, Mérida apprend littéralement à sa mère à être une ourse comme elle… Le film oppose ainsi l’animalité (ou l’état sauvage) à l’humanité (ou l’état civilisé), en associant la première à Mérida (la féministe) et la seconde à Elinor (la féminine).

Pendant un moment, cette transformation d’Elinor est présentée comme quelque chose de plutôt positif par le film, puisqu’elle permet de rapprocher la mère et la fille qui échangent ainsi de beaux moments de complicité. Sauf que cette métamorphose s’avère très rapidement beaucoup plus dangereuse qu’elle en a l’air. En effet, l’ourse semble par moments prendre le dessus sur la mère. Mérida se retrouve alors face à un véritable animal sauvage, et non plus face à sa mère ayant l’apparence d’une ourse. Ces moments terrifiants ont en plus une dimension prémonitoire puisque le sort est voué à se concrétiser définitivement au prochain lever de soleil si Mérida ne parvient pas à y mettre fin. Voilà donc la menace que l’héroïne fait peser sur sa mère (et sur les femmes en général) en reniant ainsi sa féminité pour aspirer aux privilèges masculins : la menace de l’animalité, et donc d’une régression en deçà de la civilisation.

Pour bien comprendre comment fonctionne la métaphore de l’ours dans le film, il importe de rapprocher l’histoire de Mérida de celle de Mordu, l’autre « égoïste » menaçant l’existence de la civilisation. Son destin a en effet beaucoup de points communs avec celui de Mérida. Lui aussi a rompu avec sa famille et s’est rendu chez la sorcière pour chercher les moyens de soumettre le monde à ses désirs. Et dans les deux cas, la transformation en ours symbolise une régression en deçà de la civilisation, dans une bestialité que le film associe comme on l’a vu au chaos et à la destruction.

Mais parce que Mordu est un homme et Mérida une femme, la forme que prend la métaphore dans les deux cas n’est pas exactement la même. Comme la sorcière l’explique à Mérida, Mordu est venu lui demander un sort qui lui confèrerait la force de dix hommes afin de changer son destin. On comprend ainsi que c’est en réponse à cette demande que la sorcière a transformé Mordu en ours. Rien à voir donc avec le sort dont est victime Mérida (ou plutôt sa mère), du moins jusqu’à un certain point.

En effet, si les leçons que reçoivent Mordu et Mérida de la part de la sorcière diffèrent dans la forme qu’elles prennent (Mordu est transformé en ours, et Mérida voit sa mère transformée en ourse), elles viennent néanmoins sanctionner une même transgression. Ce dont Mordu est coupable, c’est d’avoir voulu transgresser la loi de la transmission patriarcale par laquelle le père confie à ses fils son royaume à gouverner. En voulant se garder le royaume à lui tout seul, Mordu a donc fait preuve d’égoïsme en faisant passer ses intérêts personnels avant ceux de sa « classe de sexe », les hommes. De la même manière, en voulant échapper à sa condition de femme pour jouir des privilèges masculins, Mérida a transgressé elle aussi la loi patriarcale, qui assigne les femmes à une place subordonnée à celle des hommes. Elle aussi n’a pas reconnu son appartenance à sa « classe de sexe », les femmes, en faisant égoïstement passer sa personne avant tout.

En nous présentant la civilisation menacée de sombrer dans le chaos parce que des individus n’ont pas reconnu leur appartenance à leur « classe de sexe », le film pose donc la différence sexuelle comme le fondement ultime de la civilisation et de l’humanité. Ne pas reconnaître cette différence sacrée, voilà le péché ultime qui risque de nous mener à rien moins que le chaos, la destruction, la barbarie, l’animalité, bref : la fin de la civilisation.

Le fait que la famille soit la première institution menacée par le comportement de Mérida et Mordu n’est évidemment pas un hasard[4]. La famille nucléaire fondée sur le couple hétérosexuel est souvent pensée par certains réactionnaires comme le socle de la civilisation. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter par exemple les discours homophobes les plus décomplexés contre le mariage homosexuel et l’homoparentalité pour voir ressurgir les spectres de la confusion et du chaos qu’engendrerait cette non-reconnaissance de la différence sexuelle[5].

En guise d’affrontement final, Rebelle met ainsi en scène un combat entre la civilisation et la barbarie, l’humanité et la bestialité, affrontement qui rejoue la scène primitive ouvrant le film. Dans cette scène, l’ours Mordu venait briser un tableau d’idylle familiale. Le brave Fergus avait alors héroïquement affronté la bête pour sauver la vie de sa femme et de sa fille, non sans subir une émasculation symbolique (il y perd une jambe). Symboliquement, l’intrusion de l’ours venait déjà sanctionner directement le début de transgression de la jeune Mérida. Celle-ci venait de recevoir un arc en cadeau de son père, et s’aventura dans la forêt à la recherche d’une flèche perdue. Tous les éléments étaient ainsi déjà posés : l’opposition entre le monde sauvage (la forêt) et le monde civilisé (le camp), la transgression de Mérida, la menace de chaos qui en résulte, et la victoire in extremis de l’Homme face à la barbarie et la bestialité.

L’idylle familiale où mère et fille sont complices et où papa met gentiment une main au cul à maman dans la joie et la bonne humeur… La transgression Et la sanction qui s’ensuit

Ainsi, de la même manière que Fergus ne cesse de rejouer cette scène fondatrice, le film va lui aussi la rejouer dans un final épique où l’humain triomphera finalement de la bête, pour que chaque sexe retrouve sa place en garantissant ainsi la survie de la civilisation. Significativement, cet affrontement se déroule au cœur d’un cercle de menhirs, monument préhistorique symbole de l’accès par les humain-e-s à la spiritualité, et donc de leur passage de l’animalité à la pleine et entière humanité. Ce lieu est absolument central dans le film, puisqu’il constitue une sorte de porte symbolique entre le monde civilisé et la nature sauvage. Mérida l’avait en effet traversé pour la première fois lorsqu’elle s’était rendue chez la sorcière (moment clé où l’héroïne déclencha la progressive dégringolade de son entourage vers la bestialité et le chaos).

Dans le combat final, Elinor (représentante de l’humanité et de la civilisation) combat la menace extérieure de chaos et de bestialité qu’incarne Mordu, tout en luttant en même temps à l’intérieur d’elle-même pour que l’humaine garde le dessus sur la bête. Elle gagnera d’ailleurs grâce à l’intelligence que l’ours n’a pas. Et, dans le même esprit, le spectre humain de Mordu se montrera reconnaissant d’avoir été délivré de la malédiction qui l’avait fait retomber à ce stade inférieur qu’est l’animalité.

La lutte ancestrale entre l’obscurité et la lumière, la sauvagerie et la civilisation

Victorieuse, Elinor réinstaure ainsi l’ordre que Mérida avait bouleversé, et celle-ci reconnaît enfin son erreur en recousant symboliquement la tapisserie qu’elle avait déchirée. Alors qu’elle était depuis le début dans le déni (« tout ce qui arrive n’est pas de ma faute », ne cesse-t-elle de répéter), elle demande finalement pardon pour tout le malheur qu’elle a pu causer par égoïsme : « Oh maman, je suis désolée. Tout est de ma faute. Comment ai-je pu te faire ça à toi ? À nous ? ».

En faisant ainsi reconnaître à Mérida elle-même que ses désirs d’émancipation étaient en fait illégitimes parce que fondamentalement égoïstes, le film parachève son projet antiféministe. Un nouveau jour se lève sur la tapisserie recousue par l’héroïne, symbole de la conversion de celle qui a enfin pris conscience du caractère sacré de la famille et des rôles genrés, garants de la civilisation.

Le fait que l’épilogue nous montre le nouvel équilibre atteint par la mère et la fille comme fondé sur un compromis réciproque[6] ne suffit à faire oublier la violence de la charge antiféministe qui vient de nous être infligée pendant toute la deuxième moitié du film. Le film se termine en effet sur une pirouette qui nous montre Mérida et Elinor faisant de la broderie ensemble (pour faire plaisir maman) et galopant au sommet des falaises (pour faire plaisir à Mérida), comme si chacune avait su prendre sur elle pour sauver leur relation. Sauf que rien de tout ce qu’on a vu jusqu’ici n’allait dans ce sens d’une réciprocité des torts (et donc des efforts à faire pour changer). Tout le film était en effet centré uniquement sur la punition que reçoit Mérida pour avoir été trop « égoïste » et « orgueilleuse », ainsi que sur les efforts qu’elle doit faire pour ne pas causer la perte de sa famille. De son côté, Elinor ne reçoit aucune punition qui sanctionnerait le comportement odieux qu’elle a envers sa fille. Bien au contraire, elle est posée comme la pauvre victime des excès de Mérida.
Mérida et les hommes

Mérida a tout de même gagné une chose à la fin du film : le droit d’échapper au mariage forcé. Or il ne faut pas confondre cet acquis avec le droit d’échapper au mariage tout court, ou le droit d’échapper à l’amour avec un grand A (forcément hétérosexuel). Le film explicite son point de vue sur la question lors de la scène où Mérida interrompt la bagarre qui oppose les différents clans, et tente de faire diversion pour que sa mère (transformée en ourse) puisse monter les escaliers vers sa chambre. Devant ce public exclusivement masculin avide d’informations concernant le mariage annoncé, Mérida se lance dans un discours qui lui est soufflé par sa mère de l’autre bout de la salle : « J’ai décidé de faire ce qui est juste et de briser la tradition. Ma mère, la reine, sent dans son cœur que nous devons être libres d’écrire notre propre histoire et de suivre notre cœur pour trouver l’amour le moment venu (find love in our own time). La reine et moi avons pris notre décision, messieurs : les jeunes gens choisiront eux-mêmes la personne qu’ils aimeront ».

Voilà donc en quoi consiste tout le progressisme de Rebelle : s’insurger contre le mariage forcé et défendre le droit des femmes à choisir leur partenaire. Il est vrai que c’est sûrement le combat féministe le plus actuel et le plus urgent à mener aujourd’hui en 2012… En situant ainsi le film dans une époque aussi lointaine, le film sous-entend donc que la domination masculine est avant tout un problème touchant les sociétés archaïques ou arriérées (dont nous sommes, nous occidentaux, à des années lumières). Le patriarcat c’est quand une femme se fait marier contre son gré, porte un foulard ou se fait lapider sur la place publique, c’est tout. Et le féminisme n’a donc de légitimité que lorsqu’il lutte contre ce genre de choses.

Si le film s’insurge donc contre l’idée d’un mariage forcé, la contrainte plus générale au mariage et à l’hétérosexualité ne semble pas le préoccuper plus que ça. En effet, Mérida trouvera l’amour « le moment venu », c’est-à-dire peut-être pas tout de suite, mais forcément un jour ou l’autre (ce n’est qu’une question de temps… un jour, ses hormones la rattraperont…[7]).

Le père d’un des trois prétendants résume ainsi parfaitement tout le progrès accompli : « D’accord, c’est entendu. Les garçons devront essayer de gagner son cœur avant de gagner sa main, s’ils en sont capables ». Au schéma patriarcal où la fille est mariée sans son consentement, le film en substitue donc juste un autre : celui où les hommes doivent conquérir le cœur de la belle pour pouvoir mériter de la posséder.

Le fait que tous les personnages masculins soient réduits à des caricatures complètement ridicules va à mon avis dans le même sens. En faisant de tous les prétendants des bouffons sans aucun attrait et sans la moindre trace de virilité, le film évite d’avoir à affronter réellement le rapport de Mérida à l’autre sexe. Si l’héroïne avait refusé une union avec un personnage masculin du type d’Aladdin ou du Prince Eric, on aurait pu se féliciter d’un certain progrès par rapport aux représentations traditionnelles de l’hétérosexualité. Sauf que ce n’est pas du tout le cas, et rien ne nous empêche donc ici de penser que lorsque Mérida rencontrera un authentique phallus, son moment sera enfin venu…

Le film est d’ailleurs explicite sur ce point dans la scène du concours de tir à l’arc. Devant le spectacle ridicule d’un de ses prétendants se lamentant parce qu’il n’a pas atteint le mille, elle déclare ironiquement : « Que c’est séduisant ! ». Et son père de renchérir en se moquant de la longue chevelure du jeune homme. Le film désigne ainsi l’efféminement comme quelque chose de rédhibitoire pour quiconque veut prétendre séduire une femme. Se dessine ainsi en filigrane le portrait de l’homme susceptible de faire vibrer le cœur de notre héroïne : bien viril, avec du poil sur le torse et tout et tout. Un homme un vrai quoi…
Changer son destin : « Rebelle » ou « Brave » ?

Mérida est une fille qui voulait changer son destin. Comme on l’a vu, elle y est en partie parvenue, puisqu’elle a obtenu de sa mère de pouvoir décider elle-même du moment où elle se mariera et de l’époux qu’elle choisira (enjeu hautement crucial pour le féminisme aujourd’hui en 2012 aux Etats-Unis…). Néanmoins, ses ardeurs émancipatrices ont été pour le reste sensiblement refroidies, l’héroïne ayant réalisé le prix de cette liberté qu’elle réclamait au début avec tant d’égoïsme. L’orgueilleuse s’est ainsi résolue à un compromis avec le pouvoir, en restant une princesse (c’est-à-dire une femme bien à sa place de femme) moyennant quelques petites compensations (le choix du mari et de la date du mariage, ainsi que quelques balades à cheval de temps en temps avec maman…).

Mérida a donc changé son destin, mais pas trop non plus, car les traditions ne peuvent être brisées sans que certain-e-s en souffrent. Par considération pour autrui, ces égoïstes de féministes (ou autres révolutionnaires de tout poil) feraient donc bien d’y réfléchir à deux fois avant de vouloir changer le monde.

Ce discours ambigu (et au final plutôt conservateur) sur la capacité et la légitimité qu’ont les individus à changer leur destin se retrouve à la fin du film, dans la « morale » que Mérida donne elle-même de l’histoire qu’elle vient de vivre : « Certains disent que notre destin est déjà tracé, qu’il ne nous appartient pas. Mais je sais que c’est faux. Notre destin repose au fond de nous. Il faut simplement avoir assez de courage pour le voir ». D’un côté, Mérida s’oppose à l’idée d’un destin déjà tracé, mais en même temps, elle affirme que notre destin « repose au fond de nous » et qu’il nous faut avoir assez de courage pour le « voir ». Elle ne préconise donc pas finalement de changer son destin (comme l’annonçaient pourtant les affiches du film), mais seulement de parvenir à le reconnaître. Le fait que ce destin « repose au fond de nous » n’est guère plus rassurant quant aux possibilités d’émancipation. En effet, Mérida fait très probablement allusion ici aux sentiments profonds et véritables que le film l’a accusée d’ignorer par orgueil et égoïsme, à savoir les sentiments pour sa mère (« Je veux que tu reviennes maman, je t’aime », lâche-t-elle en pleurs à la fin devant le malheur qu’elle a causé).

Au final, le titre original du film (Brave) est bien plus fidèle à l’esprit du film que sa traduction française (Rebelle). Comme le dit Mérida, la leçon de l’histoire est qu’il faut arriver à être assez courageuse (brave) pour voir le destin qui repose au fond de nous, c’est-à-dire avoir le courage d’écouter son cœur (même si cela implique de renoncer, partiellement ou totalement, à ses désirs d’émancipation). En ce sens, Mérida est plus « courageuse » qu’elle n’est « rebelle ». Si elle est rebelle au début, elle réussit finalement à trouver le courage de ne plus l’être…

Au lieu de traduire le titre original « Brave » par le mensonger « Rebelle », il aurait été plus honnête d’opter pour un titre plus représentatif de l’esprit antiféministe du film. Personnellement, j’aurais pensé à quelque chose du genre : « la rebelle apprivoisée ». Par pur souci d’honnêteté…

Paul Rigouste

[1] http://www.elle.fr/Loisirs/Cinema/News/J-y-vais-J-y-vais-pas/Rebelle-un-conte-de-fees-moderne-et-feministe-2133998

[2] http://www.telerama.fr/cinema/films/rebelle,433512.php

[3] Cf. http://articles.latimes.com/2011/may/25/entertainment/la-et-women-animation-sidebar-20110525 et http://en.wikipedia.org/wiki/Brenda_Chapman

[4] En effet, les scènes les plus traumatisantes nous montrent le père pourchassant la mère qu’il prend pour une ourse. Pèse ainsi dans ces scènes une sombre menace de mort sur le couple hétérosexuel en tant que fondement de la famille nucléaire traditionnelle (et par là garant exclusif de la perpétuation de la vie selon certains discours réactionnaires).

[5] Le plus tristement célèbre en la matière est sûrement l’immense Christian Vanneste, député tellement réactionnaire que même l’UMP n’a pu cautionner ses discours. Mais le même genre de thèse se retrouve, sous une forme évidemment beaucoup plus pompeuse et « scientifique », chez bon nombre de psychanalystes et anthropologues (Cf. ce que cite par exemple Didier Eribon dans son livre Sur cet instant fragile)

[6] Compromis qui n’est pas au final présenté comme contraignant pour chacune des deux parties, puisque la fille et la mère apparaissent toutes deux totalement épanouies dans ce nouvel équilibre.

[7] Dans le même esprit, Mérida répond au début à sa mère qu’elle « n’est pas prête » pour le mariage (sous-entendu : elle le sera un jour, quand elle sera plus mûre, plus femme…)


http://www.lecinemaestpolitique.fr/rebelle-2012-mater-la-rousse/
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Re: Rebelle (2012) : mater la rousse

Message  Mind Matter le Mar 27 Nov - 13:40

trop long

mater une rousse, j'veux voir,....
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